Monthly Archives: May 2015

Le plus grand sondage du monde

Le libre marché a généralement mauvaise presse. Il serait pourtant sans doute davantage respecté s’il était pris pour ce qu’il était vraiment : un fabuleux sondage d’opinion, et un outil indispensable pour la prospection et la compréhension du monde. A l’occasion d’une conférence à Montréal le mois dernier, c’est en effet ainsi que le libre marché a été présenté, et je dois dire que je suis entièrement d’accord avec cette idée. Chaque minute, les opinions de millions, de milliards de producteurs et de citoyens se mesurent les unes aux autres. Sans passer le plus petit coup de téléphone et sans qu’il soit même nécessaire de les contraindre, tous promulguent leur avis, à tout instant. Préfèrent-ils boire du Nespresso ou du café filtre ? Préfèrent-ils des vacances en France ou à l’étranger ? Combien seraient-ils prêts à mettre pour assister à un concert de Britney Spears ? Et pour un concert de Metallica ? Il ne peut y avoir de sondage d’opinion plus large et plus persistant que celui qui est produit par le libre marché. Demandez à ces mêmes citoyens de répondre à des QCM sur le café, leurs destinations vacances ou leur groupe de musique préféré… et vous êtes sûr d’avoir des résultats moins crédibles. Primo, la mise en place d’un tel sondage serait complexe et ennuyeuse. Et quand ils seraient enfin publiés, les résultats seraient déjà obsolètes. D’autre part, en quoi ce sondage serait-il plus pertinent que le libre marché ? Il y a en effet par moments un abîme entre les préférences exposées et celles réelles. Ainsi, toute personne peut affirmer, quand on le lui demande, être heureuse au travail et consommer régulièrement une marque de céréales. Mais en définitive, la seule preuve matérielle de ces affirmations demeure dans les choix qu’elle opère sur le libre marché. Chaque échange révèle le goût réel du citoyen. À tout instant de la journée, chaque individu y déclare donc ce qu’il pense réellement. Il peut s’agir d’une galerie marchande ou d’un marché du travail, mais dans tous les cas il s’agit bien de libres choix. Et bien qu’il soit difficile de savoir précisément quelle personne opère quel choix (et heureusement pour nous), peu importe : car il est d’apprécier le résultat final de ces choix. Ainsi, un service convoité, populaire ou rarissime, verra son prix augmenter, alors qu’un autre peu convoité, impopulaire ou largement disponible, verra son prix s’amoindrir. Le libre marché représente en définitive l’alliance suprême de la liberté individuelle et de la liberté d‘expression, et ce à très grande échelle. Cette conférence s’est avérée au final captivante, d’autant qu’elle m’aura également permis de découvrir Montréal, que je connaissais assez peu. Si la destination et le thème vous intéresse, je vous recommande de vous inscrire au prochain séminaire à Montréal – suivez le lien pour toutes les infos. C’est captivant.

Républicain ? Faut-il débattre d’un nom ?

On peut choisir de perdre son temps à débattre d’un nom… Pourquoi chercher en Amérique ce qui n’appartient qu’à nous ? Pourquoi retraiter les clichés sur « Sarkozy l’Américain » et s’imaginer que ce nom, « Les Républicains », qu’il choisit pour son nouveau parti, dériverait de Reagan ou d’Eisenhower ? Dans sa réinvention, Nicolas Sarkozy s’inspire d’un débat profondément français, vieux d’un quart de siècle, et rend hommage à un philosophe amant de nos humanités perdues. Ou bien le pille, ou le trahit. On choisira. Voilà l’histoire. Nous sommes en novembre 1989 quand Régis Debray écrit dans Le Nouvel Observateur. « Etes-vous démocrate ou républicain ? », se demande le philosophe, dans un texte gourmand et magistral, pourtant circonstanciel. On sort de la première affaire de foulard islamique en France. On a disputé autour de collégiennes voilées à Creil, dans l’Oise, et Debray a pétitionné pour leur exclusion, avec Elisabeth Badinter et Alain Finkielkraut, déjà, contre Alain Touraine et Harlem Désir, alors. Il s’en explique et hausse le niveau. Ce n’est pas le foulard ou l’islam qui sont en jeu, mais une vision du monde, l’idée de la république, cette invention de France, qui s’oppose à la démocratie, norme anglo-saxonne qui deviendra hégémonique. « Refuser à une jeune musulmane l’entrée d’une salle de classe tant qu’elle ne laisserait pas son voile au vestiaire ? “Bonne action”, clamera le républicain. Non, “mauvaise action !”, s’indignera le démocrate. “Laïcité”, dira l’un. “Intolérance”, dira l’autre. » Et Debray poursuit, sur le rapport à Dieu, à la religion, au capitalisme mercantile et à l’égalité, il oppose la république au « In God we trust » des billets verts, trie les concepts avec jubilation. « En république, l’Etat surplombe la société. En démocratie, la société domine l’Etat. La première tempère l’antagonisme des intérêts et l’inégalité des conditions par la primauté de la loi ; la seconde les aménage par la voie pragmatique du contrat, de point à point, de gré à gré. » La société ou l’Etat, les Girondins ou les Jacobins, les provinces ou Paris, la démocratie ou la république ? Debray nous dit ce que nous sommes, devinant que ce pays va bientôt perdre ses raisons. Vingt-cinq ans après, Nicolas Sarkozy fait de la politique. Il est sur TF1, le 17 mars 2015, et plaide comme s’il avait inventé les mots qu’il emprunte. « La république a une identité. La France est une république, pas seulement une démocratie. Dans une démocratie, chacun fait ce qu’il veut tant que cela ne fait pas de mal aux autres. Dans une république, on est plus exigeant. La république, c’est la laïcité. » Il s’agit, ce soir-là, d’expliquer qu’il faudra exclure les femmes voilées de l’université, et interdire les menus sans porc dans les cantines. Des foulards de Creil aux hijabs de la fac, rien donc n’a changé ? Nicolas Sarkozy retraite, vulgarise et transmute ; c’est une forme de génie. Ce n’est pas la première fois qu’il emprunte à l’ex-compagnon du Che, homme de gauche revenu à de Gaulle puis à l’éternité française. En 2012, la thématique de la « frontière » venait de Debray : simple colifichet d’une réélection manquée. Cette fois, c’est sérieux. Depuis son retour en politique, l’automne dernier, les seules paroles structurantes de Sarkozy dérivent de la thématique de Debray. Le 7 novembre 2014, à Paris, dans le discours phare de sa reconquête de l’UMP, il proclame la république unique sujet de l’heure ; pour étayer l’argument, il oppose république et démocratie. Extraits : « La démocratie peut être compatible avec le communautarisme, la république, non ! » « La démocratie peut se contenter de l’intégration, la république, non ! Parce que la république réclame davantage. Elle réclame l’assimilation. » « La démocratie est indifférente à la façon dont on devient français, comme elle est indifférente aux modalités du regroupement familial. La république, non ! »

Le spectre de Mitterand

François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl, en 1984. L’on ne compte plus les ouvrages qui lui ont été consacrés. Bientôt vingt ans après sa mort, pourtant, François Mitterrand (1916-1996) continue à fasciner. Comme une énigme jamais vraiment résolue à ­laquelle s’attaque, aujourd’hui, Michel Winock. Quels qu’aient pu être ses jugements passés et ses convictions de citoyen, il entend « éviter le pamphlet autant que le plaidoyer ». Il ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la découverte de quelque clé inédite du personnage. Mais avec le recul de l’historien et un art consommé de la biographie analytique, il s’emploie à décrypter une vie « pour comprendre un homme et un moment de notre histoire », celle du pays et de la gauche française. Et quelle vie ! Toujours aussi étonnante, même pour ceux qui en connaissent les principaux tours et détours. Une enfance barrésienne, une jeunesse de droite dans la mouvance du Parti social français du colonel de La Rocque, une guerre entre stalag, francisque et croix de Lorraine, ­maréchaliste convaincu sans jamais verser dans la collaboration, résistant incontestable sans jamais s’aligner sur de Gaulle et les siens : voilà, déjà, une première époque où se dévoilent autant d’ambitions que d’ambivalences naturelles.