Monthly Archives: July 2016

Quel prix pour le carbone ?

Depuis une vingtaine d’années, en pionnier donc, cet expert de la responsabilité environnementale des entreprises se fait le prosélyte militant d’un “écrire vrai”, puisqu’il les aide – L’Oréal, Valeo, Arcelor, PSA – à la rédaction du fameux rapport RSE (responsabilité sociétale des entreprises) avec des exigences drues dépassant celles de la simple com’ et du si tendance greenwashing. Observateur-acteur de ces enjeux à moyen terme qui se font soudain plus pressants, il passe au crible les actions comme les inerties, les secteurs et groupes qui font la course de l’environnement en tête, et ceux qui attendent encore des stimuli. Il sait faire le tri entre les solutions opérationnelles efficaces et les superbes discours vides de résolutions, les stratégies volontaristes et la passivité languide. Pour en tirer quelques enseignements qu’il fait ici partager. Signe des changements d’époque?: chaque année, la ‘Harvard Business Review’ classe les 100 patrons les mondiaux les plus performants. Avec une nouveauté dans le ranking de cette année?: ils ont accordé 20 points sur 100 à la performance ESG. (Environmental, Social and Government), en utilisant les notations d’une agence spécialisée, Sustain Analytics. Valeo est la première entreprise française puisque son président Jacques Aschenbroich point à la 14e place de ce ranking où l’on trouve dix Français. Son entreprise obtient une bonne note financière, mais une très bonne note ESG, tandis que LVMH, dans le peloton de tête, a une excellente note financière mais un moins bon score en ESG. La performance CO2, devenue un facteur élevé de ce score, va devenir déterminante et demain constituer l’essentiel de la note. “La performance CO2, devenue un facteur élevé de ce score, va devenir déterminante et demain constituer l’essentiel de la note” Dans le cas de l’équipementier, cette bonne notation est due à un certain nombre de défis relevés, comme celui réussi du recyclage, à l’instar toute l’industrie automobile. En fait, aujourd’hui, les véhicules sont quasi complètement recyclables, même s’il reste encore beaucoup de problématiques à résoudre chez les constructeurs. Je travaille avec PSA depuis des années, j’ai envoyé des tas de signaux, mais c’est très compliqué pour cette industrie du XXe?siècle de se reconvertir avec 300?000 personnes. Comment changer de modèle avec ces grandes usines?? Il y aura une révolution comme celle qui s’est déjà faite dans la pharmacie ou dans d’autres activités. On pourrait imaginer des usines d’assemblage communes à tout le monde. Il n’y a plus besoin d’usine Renault, Peugeot, Fiat. Il pourrait y avoir une ou deux très grandes usines en France qui assemblent les modèles de différentes marques. On diviserait par trois les effectifs, mais on gagnerait en productivité grâce à une robotisation encore plus poussée. Dans la pharmacie, toute la production des grands laboratoires est désormais sous-traitée à des producteurs qui fabriquent les médicaments pour le compte des labos. Avec quelques inconvénients?: ces producteurs chinois ou indiens en profitent pour faire tourner leurs équipements pour produire des contrefaçons de ces médicaments. C’est grave?! Les études sont très claires. Comme le prouve celle réalisée par le réseau BSD il y a un an, 90 grands émetteurs dans le monde sont responsables de plus de deux tiers des émissions de CO2?! L’émission de carbone est donc concentrée sur des pays et des secteurs comme ceux du pétrole, du ciment, de l’acier, de l’aluminium, et plus globalement l’énergie avec les centrales à charbon… C’est dans ces secteurs qu’il faut en fait favoriser le CS (Carbone Storage). “90 grands émetteurs dans le monde sont responsables de plus de deux tiers des émissions de CO2?!” Or nous avons épuisé nos premières cartouches avec les systèmes de Kyoto ou les ETS européens, et maintenant, on arrive à des transformations considérables?! On va remettre le coût du carbone dans le prix, moyennant quoi on fera une juste allocation de l’acier par rapport à d’autres matériaux concurrents. Il va y avoir de nouveaux arbitrages probablement au détriment des volumes d’acier?: les carrosseries de voitures peut-être en résine, les bâtiments avec beaucoup moins de ciment et plus de bois… Il est certain que si l’on faisait une aciérie moderne aujourd’hui, ce ne serait pas le système des aciéries de Mittal. Un système de recyclage du CO2 à la sortie serait certainement installé. Mais l’investissement est colossal?! La plupart de ces industriels ont une demande claire?: “Faites-nous un prix, mettez-nous un prix”. C’est lui qui va permettre de développer des solutions de substitution, des mécanismes de remplacement. L’acier est produit aujourd’hui grâce à une réaction chimique qui produit du carbone. S’il devient trop cher à produire, il va falloir inventer des matières plus économiques pour fabriquer des carrosseries. Les bâtiments utiliseront davantage de bois mais les cimentiers, notamment Lafarge, ont fait d’importants progrès pour la réduction et la captation de leurs émissions de carbone. Mais il faut bien voir que le coût de l’émission carbone est à imputer à l’entreprise comme à ses clients. Je ne connais pas bien la frontière entreprise /particulier, car tout cela relève d’un processus d’économie continu. C’est pour ça qu’il faut des règles de marché évaluant le coût du carbone en fonction d’un vrai prix.

Les nouvelles énergies

La COP 21 vient de s’achever sur un succès majeur. Six ans après l’échec cinglant de Copenhague, 195 États et l’Union européenne viennent d’adopter à l’unanimité l’“accord de Paris”. Les parties prenantes s’engagent à contenir le réchauffement climatique en dessous d’un seuil plafond de 2?°C et à mettre en œuvre un plan ambitieux de financement de lutte contre le changement climatique de quelque 100?milliards par an dont bénéficieront, à compter de 2020, les pays les plus pauvres. Ce qui fait dire à certains que “la planète est sauvée”. La transition énergétique est en marche. C’est une bonne chose. Mais une évolution majeure semble avoir été occultée par les différents acteurs de cette COP 21?: c’est la modification radicale d’une scène énergétique mondiale caractérisée aujourd’hui par une dégringolade vertigineuse du prix de l’or noir. Le cours du baril est actuellement inférieur à 40 US dollar, ce qui le met à son plus bas niveau depuis plus de sept ans. On est loin des barils à plus de 100 voire 120?dollars d’il y a quelques années… La plongée du prix du brut s’explique bien sûr par la décision prise au tout début décembre par l’Opep, qui veut maintenir ses parts de marché, de ne pas réduire sa production, ce qui aurait pu permettre une remontée, à tout le moins un maintien des cours pétroliers. Elle s’explique aussi par la révolution du pétrole et du gaz de schiste que connaissent les États-Unis. Ces derniers ont réussi à réduire significativement leur dépendance à l’égard du pétrole importé – qui est passé à quelque 40?% de la consommation totale, contre 60?% il y a peu encore –, mais aussi à devenir de fait autosuffisant en termes de gaz naturel. Résultat?: la production américaine d’hydrocarbures pèse aujourd’hui sur le marché mondial alors même que l’offre, notamment issue de l’Opep, est maintenue artificiellement à un niveau élevé. Il en résulte mécaniquement des pressions à la baisse des cours. Ces dernières sont d’autant plus fortes que côté demande, le ralentissement des pays émergents et, corrélativement, les perspectives en demi-teinte de l’activité économique mondiale, jouent là encore dans un sens baissier. La responsabilité de la Chine y est bien sûr centrale, elle dont la croissance économique titillait les 12?% annuels alors même qu’elle devrait avoisiner seulement quelque 6,5?% cette année et, selon le FMI, se réduire encore pour atteindre 6,3?% en 2016. “La production américaine d’hydrocarbures pèse aujourd’hui sur le marché mondial alors même que l’offre, notamment issue de l’Opep, est maintenue artificiellement à un niveau élevé. Il en résulte mécaniquement des pressions à la baisse des cours” Une autre caractéristique majeure et nouvelle de la géopolitique pétrolière réside dans l’absence de corrélation entre les cours du brut et les évolutions stratégiques, ici ou là, et prioritairement dans la région du Proche et du Moyen-Orient. Il y a peu encore, la guerre en Irak ou en Syrie, deux pays pétroliers, aurait joué à la hausse des prix du baril. Mécaniquement, car les pays en guerre acheminent plus difficilement leur production sur le marché, l’offre s’en réduit d’autant. Psychologiquement aussi, car la réaction du marché à des évolutions géopolitiques majeures a toujours conduit, jusqu’à présent, à voir les cours du pétrole s’enflammer. Aujourd’hui, la donne a changé. Syrie et Irak sont à feu et à sang sans que cela impacte le cours du baril. Du jamais vu. Tous les fondamentaux du marché laissent accroire qu’une situation où le prix du pétrole restera très bas semble appelée à durer. Que ceux qui en doutent se souviennent des années 1990 où le prix du baril tournait autour de 20?dollars. Un pétrole peu cher est une bonne chose bien sûr pour l’Europe, et notamment la France qui importe la quasi-totalité de sa consommation. Mais pour les énergies renouvelables qui sont au cœur de la transition énergétique, ce n’est pas une si bonne nouvelle. Le différentiel de prix avec les énergies carbonées ne peut en effet que s’accroître, ce qui impactera négativement leur compétitivité et, quand bien même leurs coûts ont baissé ces dernières années, les énergies renouvelables auront vraisemblablement besoin des subventions accrues pour s’imposer et répondre aux objectifs de la COP 21.