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Républicain ? Faut-il débattre d’un nom ?

On peut choisir de perdre son temps à débattre d’un nom… Pourquoi chercher en Amérique ce qui n’appartient qu’à nous ? Pourquoi retraiter les clichés sur « Sarkozy l’Américain » et s’imaginer que ce nom, « Les Républicains », qu’il choisit pour son nouveau parti, dériverait de Reagan ou d’Eisenhower ? Dans sa réinvention, Nicolas Sarkozy s’inspire d’un débat profondément français, vieux d’un quart de siècle, et rend hommage à un philosophe amant de nos humanités perdues. Ou bien le pille, ou le trahit. On choisira. Voilà l’histoire. Nous sommes en novembre 1989 quand Régis Debray écrit dans Le Nouvel Observateur. « Etes-vous démocrate ou républicain ? », se demande le philosophe, dans un texte gourmand et magistral, pourtant circonstanciel. On sort de la première affaire de foulard islamique en France. On a disputé autour de collégiennes voilées à Creil, dans l’Oise, et Debray a pétitionné pour leur exclusion, avec Elisabeth Badinter et Alain Finkielkraut, déjà, contre Alain Touraine et Harlem Désir, alors. Il s’en explique et hausse le niveau. Ce n’est pas le foulard ou l’islam qui sont en jeu, mais une vision du monde, l’idée de la république, cette invention de France, qui s’oppose à la démocratie, norme anglo-saxonne qui deviendra hégémonique. « Refuser à une jeune musulmane l’entrée d’une salle de classe tant qu’elle ne laisserait pas son voile au vestiaire ? “Bonne action”, clamera le républicain. Non, “mauvaise action !”, s’indignera le démocrate. “Laïcité”, dira l’un. “Intolérance”, dira l’autre. » Et Debray poursuit, sur le rapport à Dieu, à la religion, au capitalisme mercantile et à l’égalité, il oppose la république au « In God we trust » des billets verts, trie les concepts avec jubilation. « En république, l’Etat surplombe la société. En démocratie, la société domine l’Etat. La première tempère l’antagonisme des intérêts et l’inégalité des conditions par la primauté de la loi ; la seconde les aménage par la voie pragmatique du contrat, de point à point, de gré à gré. » La société ou l’Etat, les Girondins ou les Jacobins, les provinces ou Paris, la démocratie ou la république ? Debray nous dit ce que nous sommes, devinant que ce pays va bientôt perdre ses raisons. Vingt-cinq ans après, Nicolas Sarkozy fait de la politique. Il est sur TF1, le 17 mars 2015, et plaide comme s’il avait inventé les mots qu’il emprunte. « La république a une identité. La France est une république, pas seulement une démocratie. Dans une démocratie, chacun fait ce qu’il veut tant que cela ne fait pas de mal aux autres. Dans une république, on est plus exigeant. La république, c’est la laïcité. » Il s’agit, ce soir-là, d’expliquer qu’il faudra exclure les femmes voilées de l’université, et interdire les menus sans porc dans les cantines. Des foulards de Creil aux hijabs de la fac, rien donc n’a changé ? Nicolas Sarkozy retraite, vulgarise et transmute ; c’est une forme de génie. Ce n’est pas la première fois qu’il emprunte à l’ex-compagnon du Che, homme de gauche revenu à de Gaulle puis à l’éternité française. En 2012, la thématique de la « frontière » venait de Debray : simple colifichet d’une réélection manquée. Cette fois, c’est sérieux. Depuis son retour en politique, l’automne dernier, les seules paroles structurantes de Sarkozy dérivent de la thématique de Debray. Le 7 novembre 2014, à Paris, dans le discours phare de sa reconquête de l’UMP, il proclame la république unique sujet de l’heure ; pour étayer l’argument, il oppose république et démocratie. Extraits : « La démocratie peut être compatible avec le communautarisme, la république, non ! » « La démocratie peut se contenter de l’intégration, la république, non ! Parce que la république réclame davantage. Elle réclame l’assimilation. » « La démocratie est indifférente à la façon dont on devient français, comme elle est indifférente aux modalités du regroupement familial. La république, non ! »

L’Islande est un autre pays

Vous connaissez cette blague sur le cannibale qui prend l’avion en première classe ? L’hôtesse lui apporte le menu, bien garni. Le cannibale la remercie, survole les plats et dit : “Je ne vois rien de bien croustillant à me mettre sous la dent. Auriez-vous l’amabilité de m’apporter la carte des passagers ?” Mon intention n’est pas de comparer à des cannibales les superriches d’Islande, qui, avec le gouvernement, nous ont expropriés. Mais, après avoir presque tout obtenu – les banques et les entreprises nationales – c’est un peu comme s’ils avaient dit au gouvernement et à l’autorité de contrôle des banques : il n’y a plus rien de croustillant au menu. Auriez-vous l’amabilité de m’apporter la carte des enfants du pays ? Je n’ai pas non plus l’intention de comparer des politiciens lambda à Kim Jong-il ou à Kim Il-sung. Pourtant, lorsque les nantis de ce pays ont demandé au gouvernement la carte des habitants, le gouvernement et son organe de contrôle semblent avoir répondu : oui, certainement. Pouvons-nous faire autre chose pour vous ? C’est une trahison pure et simple. C’est pourquoi nous ne pouvons qu’exiger – nous qui n’avons rien d’autre que nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants – que ceux qui se sont enrichis à nos dépens rendent des comptes et que leurs biens soient gelés. La respon­sabilité qu’ils prétendaient endosser justifiait, paraît-il, leurs supersalaires. Aujourd’hui, il faudrait les prendre au mot et ne pas démordre de leur responsabilité. Au lieu de quoi, leurs pertes sont nationalisées et le système doit ouvrir une instruction sur lui-même. A l’aune d’un tel monde, Franz Kafka devient tout à coup réaliste. Certaines exigences de la population ont certes été satisfaites : le gouvernement est tombé ; la direction de l’autorité de contrôle a été remplacée. Mais le vieux système continue à bien se porter. La corruption financière s’étend jusqu’au gouvernement de Geir Haarde. Pendant ce temps, l’Islande est assise sur une dette de plusieurs milliers de milliards de couronnes, dette que nous devons rembourser, nous, nos enfants et nos petits-enfants, qui dépendons à présent tous de la bienveillance du FMI et d’autres bailleurs de fonds. Face à cette pagaille, on peut se demander si Karl Marx n’avait pas finalement raison. Un ami qui a lu l’intégralité du Capital m’explique que, dans le troisième tome, Marx parle de “capital fictif” : les profits ne reposent sur au­cune valeur réelle ; des papiers sans valeur, c’est-à-dire irréels, passent de main en main. Voilà le genre de tour de passe-passe que les néocapitalistes islandais ont bricolé, eux que l’on surnommait les Vikings de l’exportation et que l’on considérait comme des hommes d’affaires chics et agiles. Eux que l’on décrivait comme des demi-dieux – dans les journaux qu’ils possédaient. Ils se consacraient à de nobles tâches, tandis que leurs épouses défendaient la cause des enfants d’Afrique. Ces hommes achetaient des parts de sociétés, devenaient majoritaires, fondaient de nouvelles entreprises, se les vendaient et empochaient les plus-values. Voilà le secret du tour de passe-passe. Et nombreuses sont les so­ciétés en bonne santé, productives, qui sont restées sur le carreau. Lire la suite sur http://www.agence-seminaire-islande.fr